Les fils parfumés du temps


10 janvier 2022

—Nguyễn Đặng Tuấn Minh—

J’ai choisi ce titre pour ce petit écrit alors que mes doigts se sont mis à taper instinctivement sur le clavier, dans un état de calme absolu, comme si je me tenais à un carrefour animé quelque part à Hanoï…

La ville est remplie de couleurs, accompagnées de parfums uniques, à la fois réguliers au fil des saisons et empreints de spontanéité, de séduction et de profondeur…

Hanoï au printemps embaume la terre et le ciel – chaque rue porte l’odeur persistante du renouveau. La sève printanière monte dans les bourgeons, peignant le mois de janvier de vert éclatant. Dans cet espace empli de murmures de renouveau, les fleurs de chinaberry s’épanouissent, immobiles, dans un coin du ciel, en une teinte violette argentée. Elles se dispersent en pluie fine, déposant leurs petites corolles sur le sol, éveillant chez une fillette le désir d’en ramasser plein les mains pour mieux contempler ce violet étrange de son enfance. Et un jour, à Paris, parmi les mille couleurs florales des pays tempérés, un regard se pose soudainement sur une grappe de fleurs violettes en attente, révélant une surprise – un arbre de chinaberry en pleine floraison. Le cœur s’émeut. On dit que l’on peut emporter une image, voire une fleur, mais jamais un parfum… Alors, restons un instant sous les branches de chinaberry, pour savourer l’étreinte fidèle d’un ami sincère – un soupçon de la patrie lointaine qui semble nous avoir suivis jusqu’ici. Il n’y a pas de bruine à Paris, mais un coin de ciel printanier semble s’être attardé quelque part…

À la fin du printemps et au début de l’été, les rues de Hanoï sont empreintes du parfum sucré des fleurs de manguier et de longanier, attirant papillons et abeilles. Ces rues donnent à chaque promenade nocturne une douceur inattendue. Mais l’arbre que j’aime particulièrement en cette saison, c’est le “dâu da” – un arbre de compassion jusque dans sa silhouette et son parfum. Sa cime ronde et verdoyante abrite les vieilles maisons, les ateliers de métal où les ouvriers ont le visage couvert de suie, et les modestes stands de thé des quartiers ouvriers. Le dâu da pousse partout, sans prétention, prêt à offrir son ombre bienveillante. Devant un garage, une cantine, une école où les enfants rient en jouant, il veille. Son parfum pur emplit les matins d’énergie neuve. Je l’aime car il a bercé mon enfance paisible… Le goût acidulé du bouillon d’été dans lequel on faisait infuser ses feuilles. Le jeu d’imiter les grands en mâchant ses feuilles comme du bétel. Et ce souvenir d’un voisin grincheux coupant une branche débordant sur sa cour – nous avons pleuré tout un jour avant d’oser demander à récupérer la branche en fleurs. La résine perlait encore, les fleurs attiraient les scarabées verts aux ailes brillantes. Et c’était suffisant pour tisser une enfance féerique…

On sait que l’été amène couleurs, fruits, et ces ondées de fin d’après-midi rafraîchissantes… Parfois, une odeur subite émerge du passé, touchant doucement notre cœur… C’est celle de l’ylang-ylang, émanant d’une grappe mûre cachée dans le feuillage, sur le chemin de Văn Miếu ou Nguyễn Thái Học, près du musée des Beaux-Arts.

Sous la pluie du changement de saison, rares sont ceux qui pensent aux parfums. Pourtant, un brin d’attention suffit : toujours sur Nguyễn Thái Học, vers Phan Đình Phùng, un parfum étrange de feuilles mouillées se libère – ni fleur, ni fruit, mais celui des feuilles écrasées par les roues des véhicules. Elles laissent un sillage noble, unique, à cette portion de rue.

Les fleurs de sau (dracontomelon) recouvrent les trottoirs de leurs pétales blancs, retenant les passants sous leurs averses minuscules. On ne peut les oublier : un soupçon âcre mêlé à l’acidité du fruit et à la douceur légère du nectar attirant abeilles et papillons. En passant à vélo sous les feuillages des rues Trần Phú, Hoàng Diệu, Hai Bà Trưng, le cœur s’apaise. Et lorsque les fleurs tombent, les jeunes fruits apparaissent… Hanoï entre alors doucement dans une nouvelle transition…

Puis l’automne s’installe, silencieux, avec les fragrances sucrées des fleurs de lait (hoa sữa) sur Nguyễn Du, Nguyễn Chí Thanh et d’autres rues récentes. L’automne hanoiéen offre un espace à la fois éveillé et rêveur, empreint de nostalgie, de fraîcheur et de tendresse. Seule Hanoï a ses fleurs de lait d’automne, enivrantes mais jamais oppressantes. Leurs parfums se mêlent à celui du ylang-ylang d’une pagode ancienne, du jasmin des villas françaises…

Et n’oublions pas les porteurs de “cốm” – riz vert grillé – qui arpentent les rues en automne. Le cốm de Vòng, enveloppé dans des feuilles de lotus, lié de paille dorée, est devenu rare car les champs ont disparu. Thạch Lam disait que le cốm va de pair avec les fruits rouges… Pour moi, c’est la feuille de lotus qui émeut le plus – elle incarne la délicatesse du ciel et de la terre, sa couleur évoque l’immensité des étangs en fleurs, son parfum celui de la nature pure… Moins de porteurs dans les rues, la saison s’éclipse discrètement…

L’hiver arrive avec sa fraîcheur douce, ses matins brumeux. Et dans ce froid, un parfum singulier émerge : celui des fleurs d’acacia. Les tiges fines et gracieuses de l’arbre, ses feuilles délicates, laissent tomber un tapis jaune sur l’herbe.

Xuân Diệu écrivait : « le printemps est pour ceux qui cherchent l’amour dans la chaleur, l’automne pour ceux qui cherchent la tendresse dans le froid »… Et l’automne-hiver, lui, nous saisit sans prévenir. L’odeur de l’acacia évoque soudain l’envie de fredonner le refrain d’”Un jour de neige” d’Elsa – pédalant dans l’immensité blanche, on imagine quelqu’un qui nous attend au bout du chemin (*), comme dans un rêve doux et flou…

Il existe aussi des rues où le parfum ne vient pas des plantes, mais de la rue elle-même. Thanh Niên – cette rue pleine de mystères et de rendez-vous amoureux – embaume la fleur de magnolia (ngọc lan), discrète mais divine. Les marchands de fleurs s’y rassemblent, croyant que le ngọc lan est un cadeau sacré, idéal pour les amoureux. Si petite qu’elle tient dans la paume, si pure qu’elle entoure d’une bulle parfumée les murmures échangés au bord du lac… Peut-être aussi que cette rue recueille l’écho des cloches de la pagode Trấn Quốc, les encens du temple Quán Thánh – où le ngọc lan est toujours présent sur les plateaux d’offrandes, mêlé aux prières éternelles…

Et soudain, au détour d’un matin, un parfum d’herbe fraîche vous ramène à l’enfance… L’odeur de la terre retournée pour planter de nouvelles fleurs, le souvenir de la campagne, des champs…

Ainsi, les rues se croisent comme les saisons se succèdent… et les parfums s’enchaînent, tissant dans notre mémoire de fins fils olfactifs… Parfois oubliés, parfois revenus, toujours capables de faire vibrer l’âme…

« La couleur du temps n’est pas verte. La couleur du temps est violette. Le parfum du temps n’est pas entêtant. Le parfum du temps est léger. »
La couleur du temps, Đoàn Phú Tứ

(*) « …comme ce quelqu’un qui vient m’attendre, au bout du chemin. » – Jour de neige, Elsa

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